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L’expédition mettra du temps à chasser les fantômes de la nostalgie du voyage du Français et malgré ses résultats scientifiques magnifiques, elle n’atteindra jamais l’apothéose humaine de celle de 1905.
C’est pourtant l’expédition du Pourquoi-Pas ? que le grand public retiendra et qui fera rentrer Charcot dans la légende.

La situation de Charcot a changé
Financièrement d’une part : s’il est vrai que pour ce nouveau projet Charcot doit encore puiser dans ses fonds personnels, les aides, patronages, cautions, subventions ou souscriptions sont multiples. L’ampleur des résultats de la première expédition lui a ouvert des portes. Le gouvernement, sur l’incitation de Paul Doumer, accorde une subvention de 600.000 francs sur les 780.000 francs du budget total.
D’autre part sentimentalement : alors que pour le voyage du Français il consommait l’échec de son premier mariage, la préparation de la seconde expédition se fait sous le signe du bonheur familial. Installé chez sa sœur à son retour, Charcot épouse sa seconde femme Meg Clery le 24 janvier 1907. De cette union naît rapidement une fille, Monique.
 

L’île Petermann où se déroula l’hivernage du Pourquoi-Pas ? accueillait une rockerie de manchots qui, selon Charcot, « promet des moyens d’étude et de subsistance, quand il plaira à ces bonnes bêtes de nous en fournir ».
(Charcot – Editions Ouest France)

Un bateau performant
Pour constituer le cahier des charges de son second bateau polaire, Jean-Baptiste Charcot s’inspire des plans de la Scotia, « le plus parfaitement compris des navires utilisés pour des expéditions antarctiques », ainsi que de l’expérience du Français. Comme pour la précédente mission, le dossier est ensuite confié au père Gautier qui en dessinera les lignes et réalisera la construction.
Le trois-mâts barque mesure 40 mètres et une fois encore les matériaux sont choisis pour leur qualité et leur solidité. Les renforcements sont multiples. A l’intérieur, les aménagements sont prévus plus spacieux et plus confortables que sur le Français. Une solide annexe, des baleinières, doris, youyous et quatre traîneaux automobiles sont embarqués. Enfin, la principale amélioration tient à la machine de 550 chevaux avec une chaudière à double foyer cette fois-ci parfaitement en adéquation avec le bateau.
Le baptême du Pourquoi-Pas ? a lieu en grande pompe le 18 mai 1908 à Saint-Malo.

Un voyage sans encombre très encourageant
Presque tous les hommes du Français ont répondu présent pour cette nouvelle aventure. Après quelques essais et diverses finitions, le Pourquoi-Pas ? quitte le Havre le 15 août 1908 sous les ovations d’une foule compacte.
Après une escale à Cherbourg pour charbonner puis à Guernesey pour cause de mauvais temps, le bateau poursuit à peu près la même route que celle suivie par le Français : Madère, îles du Cap-Vert, Rio de Janeiro et enfin Buenos Aires en Argentine. A nouveau, le gouvernement argentin insiste pour soutenir financièrement l’expédition. La dernière étape du Pourquoi-Pas ? avant les glaces antarctiques sera Punta Arenas au Chili pour débarquer Meg, qui a participé au voyage depuis la France.
Dans le cratère de l’île Déception, Charcot rencontre des baleiniers norvégiens qui lui promettent ravitaillement et assistance si besoin était lors de son voyage retour. Il se sent réconforté et encouragé par cet échange entre gens d’expérience.


Une expédition en Antarctique sous le signe de la nostalgie et des difficultés
Le Pourquoi-Pas ? atteint Port-Locroy sans encombre, puis l’île Wandel.
Fragilisé par la récente séparation familiale, Charcot, très sentimental, n’est pas serein. Il ne maîtrise pas encore toutes les situations et son autorité ne s’impose pas aussi facilement et tacitement que par le passé. Fin 1908, le groupe n’a pas encore atteint sa cohésion. Pourtant, Charcot finit par prendre le contrôle de l’expédition sans heurt, avec patience, intuition et psychologie. L’équipage sera définitivement soudé après les péripéties de janvier, au cours desquelles chacun reconnaîtra l’extrême compétence du commandant.
Lors d’une reconnaissance en annexe du côté des îles Berthelot, le trio Gourdon, Godfroy et Charcot se retrouve prisonnier de la glace trois jours durant. L’abandon du canot par les trois hommes épuisés qui décident de rejoindre le Pourquoi-Pas ? à pied, sans possibilité de communiquer ou d’indiquer leur position, aurait pu marquer un tournant dans le déroulement de l’expédition. Mais la bonne étoile de Charcot veille et les explorateurs retrouvent le bateau dans la brume, la neige et la glace. Peu de temps après, un échouage sur une roche affleurante à marée haute provoque une avarie dont il est difficile d’évaluer les dégâts.
 

« La veille doit être constante et le navire engagé à bon escient. Il ne doit pas briser les glaces mais se frayer un chemin soit en les poussant soit en s’insinuant entre les fentes » JBC
(Charcot – Editions Ouest France)

Le bateau continue sa route vers le sud, découvre la Baie Marguerite et à la mi-janvier atteint les limites des terres explorées au sud de la Terre Adélaïde. La péninsule est explorée. L’équipage est fasciné par les caps glacés, les hautes montagnes immaculées et les glaciers suspendus.
Jugeant que la situation du bateau devient préoccupante suite à l’échouage, Charcot décide de ne pas forcer le pack pour tenter de s’approcher de la Terre Alexandre 1er, mais de faire route au nord pour trouver un lieu d’hivernage. Port-Circoncision sur l’île Petermann fera un bon abri.


L’hivernage
Charcot est un peu déçu car il avait espéré hiverner plus au sud, mais Port-Circoncision présente de nombreux avantages : le bateau semble être en sécurité même si la houle peut pénétrer dans la baie, la configuration de l’île est favorable à l’installation des observatoires et la proximité de l’île de Wandel permettra la comparaison des observations des deux hivernages et la déduction de notions sur les conditions physiques et biologiques de la région.
  Comme pour l’hivernage précédent, différentes installations sont montées à terre tandis que le voilier est dégréé. C’est un petit village qui voit le jour sur la terre ferme de l’île.
 

En caleçons ou pyjamas, affublé des accessoires les plus invraisemblables, l’équipage fête mardi gras
(Charcot – Editions Ouest France)
A proximité, une impressionnante rockerie de manchots promet des moyens d’étude et éventuellement de subsistance pour toute la durée de l’automne. Charcot voue une véritable passion aux animaux et a horreur qu’on les fasse souffrir, même pour le bien de la science. Il mit du temps à admettre que les phoques ou les manchots puissent constituer une source importante de nourriture et d’équilibre dans l’alimentation du bord.
Le confort et les conditions sont meilleures que lors de la précédente expédition. Cependant Charcot, plus lointain et coupé de son équipage, doit veiller méticuleusement à maintenir une ambiance chaleureuse dans le groupe.
L’expédition trouve peu à peu son rythme entre le travail scientifique, la sécurité du bateau et les divertissements. Le temps paraît trop court. En mai Charcot dresse un bilan satisfaisant de l’hivernage eu égard à l’organisation de chacun et du travail accompli.
A la fin de l’hiver, le bilan est un peu plus nuancé : les travaux de reconnaissances ont été retardés par le mauvais temps, le gouvernail du bateau est mis à mal par un bloc de glace lors d’une tempête et le scorbut apparaît, touchant Charcot, Godfroy et Liouville.


Le retour
Le 25 novembre, c’est un sentiment général de soulagement qui prédomine parmi les membres de l’équipage lorsque le Pourquoi-Pas ? quitte son mouillage d’hivernage. Au bonheur des quelques jours passés auprès des baleiniers norvégiens à Déception pour récupérer le charbon promis succède une période de doute lorsqu’un scaphandrier rapporte le mauvais état de la coque suite à l’échouage.
Charcot, déçu par les résultats de l’hivernage, refuse de renoncer à sa campagne d’été et cachant l’état du bateau à une partie de l’équipage, donne l’ordre de faire route au sud. Il retrouve son poste dans la mâture pour guider le bateau dans les chenaux de glace. Le 11 janvier 1910, ses espérances sont comblées, l’expédition aperçoit de nouvelles terres.
Après avoir frôlé l’île Pierre 1er que personne n’a aperçue depuis sa découverte par Bellingshausen, le Pourquoi-Pas ? met prudemment cap au nord. Sa mission est remplie, son aventure antarctique finie.
Malgré la joie de l’équipage et les félicitations qui affluent, Charcot a toujours du mal à se convaincre que son expédition est un succès. Pourtant, elle fut très fructueuse et les spécialistes ne s’y trompèrent pas. Ce qui manqua réellement à cette seconde expédition, ce fut l’enthousiasme et l’euphorie de la première. L’autorité et la gloire de Charcot sont désormais établies à jamais.